Dans le dernier temps[1] de sa production, Roland Barthes assigne ponctuellement ses références et intertextes en marge de son propos, dans la manchette, en complément des notes de bas de page plus conformes aux conventions typographiques. Par ce système citationnel, il semble dialectiser ses premières assertions structuralistes au sujet de la « mort de l’auteur[2] », et réhabiliter la place du sujet dans l’intertexte, qu’il avait d’abord présenté, dans ses articles des années 1960, comme un flux irrepérable, une conception anonymisante et dépersonnalisée de la transmission des textes[3]. Mais cette reconnaissance de l’intertexte en marge du propos laisse de la place à une forme de souplesse ou de ruse dans l’usage de la référence, à rebours de toute révérence, et les mentions de la psychanalyse, nombreuses dans les Fragments d’un discours amoureux, n’y font pas exception. Il est en effet inattendu qu’un essai consacré au discours amoureux accorde une telle importance à ce champ doctrinal, dans la mesure où il fait, aux yeux de Barthes, violence au sujet amoureux. C’est ce qu’il suggère dans son introduction lorsqu’il désigne sans les nommer les différents « langages » de son temps qui ont contribué à isoler le discours amoureux :

 La nécessité de ce livre tient dans la considération suivante : que le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude. Ce discours est peut-être parlé par des milliers de sujets (qui le sait ?), mais il n’est soutenu par personne ; il est complétement abandonné des langages environnants : ou ignoré, déprécié, ou moqué par eux, coupé non seulement du pouvoir, mais aussi de ses mécanismes (sciences, savoirs, arts)[4].

De ce conflit premier entre le langage analytique et le langage de l’amoureux naît, dans les Fragments, une pratique de la citation discrètement subversive et irrévérencieuse : si Barthes recourt à la psychanalyse pour donner une épaisseur psychologique à son sujet amoureux, nous verrons comment il parvient cependant à réinvestir ce réseau de langage en le débarrassant de toute sa charge normative et dépréciative à l’encontre de l’amour-passion.

1. Psychanalyse et discours amoureux, un dialogue paradoxal ?

Le rapport de Barthes à la psychanalyse est complexe : s’il tient contre elle un discours parfois très critique, les références à la psychanalyse sont répandues dans toute son œuvre, comme le rappelle Tiphaine Samoyault au sujet des Fragments :

Ce n’est pas la première fois qu’au moment de l’écriture d’un livre, Barthes demande à la psychanalyse un accompagnement, qu’il double aussitôt d’une forme de résistance. S/Z s’était écrit ainsi dans ce rapport « indécis » (c’est le terme qu’il emploie) à la psychanalyse. Il a beau moquer régulièrement la « vulgate psychanalytique », c’est souvent à elle qu’il a recours, à commencer par la définition qu’il donne du terme de « fantasme[5] ».

De façon paradoxale, la psychanalyse tient une place importante dans le régime intertextuel des Fragments d’un discours amoureux : le lecteur trouve ponctuellement des références dans la marge à divers essais de Freud ou du Séminaire de Lacan, à Mélanie Klein, à Winnicott (en particulier à l’objet transitionnel), à Pierre Furlon et Laplanche (Psychanalyse à l’université), Serge Leclaire et Theodor Reik (et la revue Ornicar). Des éléments de psychanalyse se dégagent également de conversations tenues avec Antoine Compagnon ou Roland Havas notamment (l’homme dont Barthes est amoureux lorsqu’il rédige les Fragments), au moment où ce dernier s’apprête à en faire son métier. Dans la partie « Références » de son introduction aux Fragments, Barthes mentionne la psychanalyse au titre de ces « lectures insistantes[6] » et éclectiques qui ont particulièrement contribué à l’élaboration de l’ouvrage, après le Banquet de Platon et le Zen.

Comme le rappelle Tiphaine Samoyault, Barthes s’engage dans un « dialogue[7] » avec le langage psychanalytique à partir de 1975, et c’est en partie de cette nouvelle forme de dialogue que naissent les Fragments, fruits d’une tension chez l’auteur entre adhésion et résistance à la doctrine analytique. En effet, Barthes reprend à son compte certaines théories majeures dégagées par ce domaine de savoir, notamment l’idée que toute expérience amoureuse reconduit à sa façon le rapport amoureux primordial qui lie le sujet à la Mère. Il se déprend cependant d’autres énoncés d’une façon très critique, refusant par exemple la perception pathologique de l’amour-passion que la cure analytique prétend permettre de surmonter. Dans sa démarche, exposée au début des Fragments, il n’est donc pas question de « réduire l’amoureux à un simple sujet symptomal[8] », animé de névroses et de psychoses, mais de s’opposer fermement à l’atroce réduction que ce langage impose aux affects du sujet amoureux, traduisant trop schématiquement l’expression du fameux « Je t’aime » à de la pure demande.

Barthes a bien conscience que la psychanalyse demeure une forme de discours normatif et bourgeois, et cet aspect semble se vérifier d’autant plus dans la façon dont elle prend en charge le discours amoureux :

À ce moment-là, le sujet amoureux ne peut que se séparer du discours analytique dans la mesure où celui-ci parle certes du sentiment amoureux, mais d’une façon finalement toujours dépréciative, invitant le sujet amoureux à réintégrer une certaine normalité, à séparer « être amoureux » de « aimer » et « aimer bien », etc. Il y a une normalité du sentiment amoureux dans la psychanalyse qui est en fait la revendication du couple, du couple marié même[9]

Lorsqu’il déclare vouloir « mettre en scène une énonciation, non une analyse[10] », il annonce d’emblée une méthode qui se pose en s’opposant au langage analytique. Face à tant de précautions et de critiques, on peut se demander ce qui explique que l’auteur fasse si régulièrement mention, dans son texte, à la psychanalyse. Barthes justifie d’abord la place qu’il lui accorde en précisant qu’il s’agit pour lui d’un véritable « don de langage » fait à ses étudiants du séminaire de l’EPHE, un don de langage codé comme don d’amour :

Recours à la psychanalyse : non par croyance, conviction, responsabilité, mais par dévotion aux amis : des morceaux de langage (en l’occurrence psychanalytiques) sont voués à ceux pour qui ce langage est important : don, don de langage. […] En fait, le sujet se met à parler tel langage parce qu’il peut en faire don au sujet (transférentiel) qui l’inspire. Don de langage = don d’amour[11].

Ainsi, dans le séminaire, Barthes revient sur les formes de présence et de mise à distance de la psychanalyse dans son étude, référence qui régresse en volume du séminaire au livre final. Un autre argument avancé est celui de la nécessité, pour l’auteur, de donner une assise psychologique solide à l’énonciation du sujet amoureux, une trame autour de laquelle il peut tisser son discours, et que seule la psychanalyse est en mesure de lui apporter :

Il n’y a aucun grand langage qui prenne en charge le sentiment amoureux. La psychanalyse, parmi ces grands langages, a au moins tenté des descriptions de l’état amoureux, il y en a chez Freud, chez Lacan, chez d’autres analystes. J’ai été obligé de me servir de ces descriptions, elles étaient topiques, elles m’appelaient, tellement elles étaient pertinentes[12].

Barthes semble ainsi considérer que la référence à la psychanalyse est un passage obligé dans son ouvrage, d’abord pour des raisons épistémologiques – car prendre le sentiment amoureux pour objet d’étude implique nécessairement de se référer au langage analytique qui a fourni une littérature abondante sur ce sujet –, ensuite parce qu’il ne peut pas contourner ce discours majeur du champ théorique, qui a une grande influence à la fois sur son milieu et sur les représentations collectives de son époque. La prise en charge du discours analytique apparaît dès lors comme une forme de contrainte pour l’auteur. Mais on peut également considérer que l’évocation de la psychanalyse dans les Fragments était incontournable dans la mesure où cet ouvrage cherche à réhabiliter l’amour et le sentiment amoureux au sein du discours intellectuel, là où la psychanalyse l’avait en quelque sorte démodé auprès de ce que Barthes nomme « l’intelligentsia[13] ». De là naît ce rapport indécis à la psychanalyse, ou plutôt « ambigu » :

Donc le rapport que j’ai dans ce livre avec la psychanalyse est très ambigu ; c’est un rapport qui, comme toujours, utilise des descriptions, des notions psychanalytiques, mais qui les utilise un peu comme les éléments d’une fiction, qui n’est pas forcément crédible[14].

Barthes assume un traitement subtilement distancié des citations analytiques, qu’il intègre de manière équivalente aux citations littéraires, philosophiques, religieuses et mystiques dans un vaste réseau intertextuel, sans distinction hiérarchique manifeste. De ce « rapport ambigu » naît alors une forme d’intertextualité spécifique qu’il convient d’analyser dans le détail.

2. Les souffrances du jeune Freud, sujet amoureux.

Les références au travail de Freud sont nombreuses dans les Fragments, empruntées à diverses œuvres de l’auteur, qu’il s’agisse de l’Abrégé de psychanalyse, de Délires et Rêves dans « la Gradiva » de Jensen, des Essais de psychanalyse, de Cinq psychanalyses, de l’Interprétation des rêves, de Métapsychologie ou encore des Nouvelles Conférences sur la psychanalyse. Toutefois, Barthes ne se réfère pas seulement aux textes théoriques de Freud lorsqu’il en fait mention, il intègre également des citations de la correspondance qu’il a entretenue avec sa fiancée Martha Bernays de 1873 à 1939, et de la biographie qu’en a donné son fils Martin, Freud mon père. Ces ouvrages, témoignages directs des relations qu’entretenait Freud avec sa famille et ses proches, donnent ainsi à lire un aspect plus intime de la personne privée de l’inventeur de la psychanalyse. Le lecteur peut être surpris de voir que Barthes ne crée aucune forme de distinction dans son travail de citation entre les textes théoriques de Freud et les extraits de sa correspondance personnelle, pas plus qu’il n’en établit entre les citations de Freud et les citations « sur » Freud : dans tous les cas, la même mention « Freud » apparaît dans la marge, sans autre précision donnée à propos de l’identité précise de l’auteur (Sigmund ou Martin Freud). Il y a deux possibilités d’interprétations quant à cette forme d’imprécision trompeuse : soit Barthes considère que seul le patronyme de l’auteur cité est important, ce qui signifie que « Freud » renvoie à Martin Freud lorsqu’il s’agit de l’ouvrage biographique Freud, mon père, soit le « Freud » en question est bien Sigmund Freud, le sujet de la citation ayant ici la primauté sur celui qui en est à l’origine. Dans la troisième partie de l’introduction des Fragments (« Références »), Barthes ne se montre pas beaucoup plus éclairant sur ce point, évoquant vaguement, au sujet de sa pratique de la citation, « les livres » plutôt que la notion d’auteur : « Ce qui vient des livres et des amis fait parfois apparition en marge du texte, sous forme de noms pour les livres et d’initiales pour les amis[15] ».

Barthes intègre régulièrement le travail de Freud dans son propos, tout en se réservant le droit de le mettre à distance ou de le discuter : c’est ce qui apparaît dans la figure « Gradiva », entièrement consacrée à la nouvelle de Jensen, ou plutôt à l’analyse rétrospective qu’en a donnée Freud avec Délires et rêves dans la « Gradiva » de Jensen. Après avoir repris et glosé cette relecture freudienne du texte fantastique de Jensen, Barthes établit un dialogue avec l’auteur, au début de l’avant-dernier fragment, en s’accordant une forme de réponse : « On dira à l’amoureux – ou à Freud : il était facile à la fausse Gradiva d’entrer un peu dans le délire de son amoureux, puisqu’elle aussi, elle l’aimait[16] ». On remarque que Barthes place ici le sujet amoureux et Freud sur le même plan comme si leur position était interchangeable sur ce point.

Dans la référence qu’il fait à Freud, Barthes dépasse le cadre strictement théorique de ses écrits en citant également, comme nous l’avons vu, le témoignage de son fils Martin. La lecture de la biographie Freud, mon père apporte déjà un éclairage différent sur cet auteur majeur du champ théorique, convoqué au détour de mentions biographiques, servant avant tout à embrayer la réflexion et les spéculations de Barthes pour le plaisir de l’anecdote : « Freud, paraît-il, n’aimait pas le téléphone, lui qui aimait, cependant, écouter. Peut-être sentait-il, prévoyait-il que le téléphone est toujours une cacophonie[17] ». De la même manière, Barthes évoque un souvenir d’enfance de Martin Freud pour illustrer ce qu’il définit dans le Discours amoureux comme la « technique » de la délicatesse, « du maniement délicat pour délivrer[18] » celui qui est capturé dans des filets (ici un « filet de fierté heurtée » selon Martin Freud) : « Le petit Martin Freud ayant été humilié pendant une séance de patinage, son père l’écoute et le dénoue, comme s’il libérait un animal prisonnier des filets d’un braconnier[19] ». Certes, dans cette situation, Freud est présenté comme le spécialiste de la résolution des conflits par la parole, ce qui n’est pas très éloigné de sa fonction principale d’analyste, mais elle révèle le goût manifeste de Barthes pour les anecdotes familiales, les biographèmes, et témoigne d’un certain intérêt pour l’homme Freud (père et amant) autant que pour le penseur. En cela, le dispositif égalisant des Fragments n’est jamais que la formalisation du point de vue de Barthes selon lequel la considération de la vie du penseur et de ses habitudes est susceptible de revêtir une valeur théorique égale à celle du contenu propre de sa pensée[20].

On s’aperçoit ainsi que si Freud est une référence importante dans l’analyse de Barthes, il y apparaît moins comme une figure d’autorité à l’origine d’un discours théorique pertinent sur le sujet amoureux que comme un cas prototypique de sujet amoureux lui-même. Cela se vérifie plus particulièrement dans l’étude des citations de la Correspondance personnelle de Freud, centrée sur les lettres échangées avec sa fiancée Martha. Elles permettent à Barthes de présenter l’auteur sous un aspect plus intime et humain, souffrant des mêmes peines que celles que traverse le sujet amoureux. La citation qui ouvre le premier fragment de « L’écorché » va dans ce sens : isolée, formant une phrase autonome, elle semble illustrer à elle seule le thème central de la figure en exprimant la grande sensibilité du sujet amoureux par la voix particulière de Freud : « Je suis ‘‘une boule de substance irritable[21]’’ ». Freud, dans les mentions qui sont faites de sa correspondance, semble en effet être doté des mêmes traits de caractère exagérés, et confinant parfois au ridicule, que le sujet amoureux barthésien. Celui-ci est particulièrement jaloux et possessif à l’égard de sa fiancée, et cela le rend, aux yeux de Barthes, parfaitement conforme au caractère de tout sujet amoureux : « ‘‘Quand j’aime, je suis très exclusif’’, dit Freud (qu’on prendra ici pour le parangon de la normalité)[22] ». Si Barthes considère que la jalousie est une norme (lors même que le refus de la jalousie est transgressif), et que cela tend à faire du fiancé Freud un modèle de normalité, il en fait également un parangon de jalousie en le citant à titre d’exemple. En effet, la citation seule n’éclaire en rien le propos tenu par l’auteur sur la jalousie, et fait figure, là encore, d’illustration anecdotique. La jalousie est effectivement un trait de caractère propre à Freud, comme Jean-Yves Tadié l’a également montré dans son ouvrage Le Lac inconnu entre Proust et Freud, en se livrant à une étude comparée de l’imaginaire de la jalousie chez ces deux auteurs, animés d’un même désir de possession exclusive de l’être aimé. C’est d’une manière assez semblable que Barthes se livre à une brève analyse du « cas Freud », celui d’un homme de savoir qui n’est pas pour autant exempt de la souffrance des passions humaines, contredisant l’idée que la psychanalyse permettrait de mettre à distance les affects et de réprimer la passion amoureuse. Convergent ainsi la « tyrannie[23] » de Freud pointée par Tadié et la sévérité qui se dégage de ses lettres dans l’exemple relevé par Barthes : « C’est ce qu’explique avec autorité le jeune Freud à sa fiancée : ‘‘Je ne veux pas cependant que mes lettres restent toujours sans réponse, et je cesserai tout de suite de t’écrire si tu ne me réponds pas’’[24] ». Freud apparaît ici comme un sujet amoureux impatient et exigeant, refusant de vivre dans l’attente vaine d’une réponse, comme semble pourtant l’exiger l’« identité fatale de l’amoureux[25] », que Barthes définit comme celui qui est condamné à l’attente. Au-delà de cet aspect, on pourrait même penser que Barthes traite Freud comme un véritable personnage de roman, au même titre que Werther. Dans « La lettre d’amour », Barthes dérive de l’exemple liminaire, tiré comme souvent des Souffrances du jeune Werther, vers une citation de la Correspondance de Freud : l’on retrouve la même authenticité du discours amoureux dans la lettre de fiction et dans la correspondance réelle, sans qu’aucune distinction ne soit établie entre elles, ce que renforcent encore du point de vue de l’expression une certaine proximité de ton : « Lorsque Werther (en poste auprès de l’Ambassadeur), écrit à Charlotte […] : Quelle joie de penser à vous ! […] », puis, en bas de page : « Freud : à sa fiancée Martha : « Ah, ce jardinier Bünslow, quelle chance il a de pouvoir héberger ma bien-aimée[26] ». Par le procédé de son « montage[27] » citationnel, Barthes établit dans l’esprit du lecteur un lien inattendu entre Freud et le personnage de Werther, chantre romantique de l’amour-passion, tous deux présentés comme des modèles symptomatiques de sujets amoureux. En effet, dans les citations de Freud choisies par Barthes, le ton de regret et l’emploi d’exclamations confèrent à sa parole une expressivité qui n’est pas très éloignée des tirades pathétiques du jeune Werther : ainsi de la citation présente dans la figure « Signes », extraite de la correspondance de Freud, et qui pourrait rejoindre d’autres déclarations de Werther sur la fatalité du discours amoureux, incapable de produire des preuves d’amour : « La seule chose qui me fasse souffrir, c’est d’être dans l’impossibilité de te prouver mon amour[28] ».

3. Lacan contre Lacan, un étrange jeu citationnel

Barthes a un rapport distant avec Lacan : tout comme la plupart de ses contemporains qu’il « regarde » plus qu’il ne les lit (ne sachant ensuite comment les « transformer[29] »), il le suit à distance, avec intérêt et méfiance à la fois. Si Tiphaine Samoyault explique en partie la prégnance du vocabulaire lacanien dans les Fragments par la fréquentation de Roland Havas[30], Éric Marty justifie également cette omniprésence paradoxale dans le corpus de Barthes par une sorte de hasard : « Lorsque Barthes cite Lacan, la citation semble être non une garantie, une preuve, une autorité mais une simple coïncidence[31] ». Barthes est certes pleinement convaincu par certains aspects de la doctrine de Lacan, qu’il réinvestit régulièrement dans son texte, en particulier le Stade du miroir et le tripode Réel/Symbolique/Imaginaire, dont il conserve principalement l’Imaginaire. Le rapport de Barthes à l’imaginaire, qu’il présente de façon provocatrice comme une catégorie d’avenir, connaît une importante évolution depuis le début des années 1970, et cet aspect se manifeste particulièrement dans les Fragments, ainsi que l’observe Adrien Chassain :

Roland Barthes par Roland Barthes et les Fragments d’un discours amoureux sont les deux livres de l’imaginaire : à la critique extérieure que Barthes, jusqu’au Plaisir du texte, adressait à l’imaginaire objectif du discours scientifique, succède un travail d’exploration des imaginaires de l’auteur puis de l’amoureux, au miroir desquels le scripteur lui-même se reconnaît désormais[32]

Il est toutefois intéressant de constater que Barthes justifie ses nombreuses références au lacanisme par une forme de contrainte ou de nécessité, plutôt que par une véritable souscription à cette théorie : « Parce que j’avais besoin d’une ‘‘psychologie’’ et que la psychanalyse est seule capable d’en fournir une. Alors, c’est là, sur ce point précis, que j’ai rencontré souvent Lacan[33] ». Cependant, même lorsqu’il se réfère précisément à la pensée de Lacan, Barthes semble la faire jouer contre sa propre doctrine, comme le remarque Éric Marty :

Le discours amoureux est si plein de lui-même qu’il s’approprie des propos pris çà et là, sans aucun égard pour le système de pensée d’où viennent les citations. Citer Lacan, Platon, ne fait nullement de l’amoureux un lacanien ou un platonicien, bien au contraire, car c’est souvent en contredisant l’idéologie qui est à l’œuvre chez Lacan ou Platon que Barthes en cite le texte[34].

Pour illustrer cet « étrange jeu citationnel[35] », Éric Marty prend l’exemple de la figure de la Mère, omniprésente dans le texte, et qui met au jour le plus manifestement ce rapport paradoxal de l’auteur à la psychanalyse. En effet, comment comprendre cet emprunt récurrent fait à « un champ doctrinal qui ne cesse de déloger cette figure de la place positive où lui la place[36] » ? Éric Marty fait observer que l’évocation de la Mère est moins paradoxale qu’il n’y paraît, puisque Barthes lui confère un sens plus spécifique, différent du lacanisme, lors même qu’il prétend en attribuer la référence à Lacan : « Il y a même dans ce refus de Barthes quelque chose de provocant, car c’est parfois en citant Lacan qu’il est question du fantasme d’une reconduction du lien amoureux entre l’enfant et la mère[37] » :

L’amoureux barthésien, aristocratiquement […] ne retient que l’être phénoménologique de la Mère lacanienne, c’est-à-dire un phénomène pur (un être absolu) et écarte dédaigneusement les conséquences cliniques que la doctrine lacanienne ajoute à sa description. Le mot « Mère » du poème Tao (je tiens à téter ma Mère) est pris dans son acception lacanienne, mais sauvé de l’enfer clinique où la psychanalyse voudrait le placer[38].

C’est bien à l’intérieur du champ doctrinal de la psychanalyse que Barthes repense le concept fondamental de la Mère, et le re-sémantise. Son rapport au lacanisme dit sans doute quelque chose du rapport à ses sources en général : la citation chez Barthes n’est pas tant le signe d’une allégeance ou la recherche d’une caution, mais plutôt le lieu d’une rencontre, le support d’une réflexion toujours augmentée. Barthes ménage ainsi un espace de liberté dans la citation même, au sens où son « geste intertextuel[39] » accorde une forme d’inventivité sémantique et épistémologique au travail de la citation. C’est précisément ce que pointe Tiphaine Samoyault au sujet du terme « obscène » :

La première occurrence est accompagnée d’un renvoi à Lacan ; Barthes, ensuite, reprend le mot dans le sens d’inconvenant : « Aucun Bataille ne donnera une écriture à cet obscène-là ». En isolant un schème ou un terme, Barthes le déforme consciemment[40].

Barthes est conscient de cette émancipation manifeste quant au lexique lacanien, qu’il infléchit en le prélevant et en le déplaçant. Il précise cet aspect en mettant en regard son emploi de la catégorie de l’imaginaire et celui qui en est fait chez Lacan :

Oui, c’est la même chose mais sans doute je déforme le thème parce que je l’isole. J’ai l’impression que l’imaginaire, c’est un peu le parent pauvre de la psychanalyse. Coincé entre le réel et le symbolique, on dirait qu’il est déprécié, au moins par la vulgate psychanalytique. Mon prochain livre se présente au contraire comme une affirmation de l’imaginaire[41].

Cela ne doit pas cependant nous amener à ignorer ou à sous-estimer l’influence de Lacan et de la lecture approfondie du Séminaire dans les Fragments, une influence si manifeste que le système énonciatif du livre se brouille parfois, notamment lorsque Barthes semble vouloir faire parler Lacan au sujet de Werther : « (Il met le Phallus à la place de la Mère – s’identifie à lui. Werther veut qu’on l’enterre avec le ruban que Charlotte lui a donné ; dans la tombe, il se couche le long de la Mère – précisément alors évoquée.)[42] ».

Dans ce paragraphe où Barthes analyse un passage des Souffrances du jeune Werther, Lacan est nommé en marge, sans référence de bas de page : l’ensemble de son propos, traversé de concepts lacaniens (Phallus, Mère) semble être attribué dans sa globalité au discours de Lacan, comme si Barthes lui déléguait l’autorité générale de son discours. Le nom de Lacan, mentionné vaguement dans la manchette, signale que ce fragment synthétise en quelque sorte la théorie lacanienne, et l’associe au point de vue de Barthes.

Barthes observe un renversement de valeurs qui s’est opéré à son époque, faisant de la sexualité une norme voire une banalité lors même que le sentiment amoureux est devenu proprement obscène, rendu obsolète par la valorisation de l’émancipation sexuelle notamment, mais aussi par les contributions de la psychanalyse. C’est en évoquant ce renversement dans la figure « Obscène » qu’il choisit de citer un terme créé par Lacan, épinglé en marge sans qu’il n’y ait véritablement de référence au travail de l’auteur : « Exemple d’obscénité : chaque fois qu’ici même on emploie le mot ‘‘amour’’ (l’obscénité cesserait si l’on disait, par dérision : l’‘‘amur’’)[43] ». La dérision dont il est question est moins celle de Lacan, qui joue sur les mots en distinguant l’amour du néologisme « l’amur », que celle de Barthes qui moque ce type de jeux de mots propres au psychanalyste, très répandus chez les auteurs du post-structuralisme : la citation cède alors place à l’ironie de mention. En effet, Barthes appréciait peu ce type de jeux de mots, tout comme il l’explique à Philippe Roger, dans un entretien publié dans la revue Playboy en septembre 1977, lorsque celui-ci cherche à savoir ce qui l’a séduit dans le texte lacanien :

– À cause des jeux de mots ? – Justement non. C’est ce à quoi je suis le moins sensible. Je vois bien à quoi ça correspond, mais là je perds l’écoute. Le reste, en revanche, j’aime souvent beaucoup[44].

Si Barthes apprécie globalement le travail de Lacan, il n’adhère donc pas tout-à-fait à sa doctrine. L’on trouve ainsi dans les procédés citationnels des Fragments des indices de cette possible mise à distance : c’est le cas de la présence d’incises qui renforcent l’effet d’attribution du propos à son auteur, comme pour se désolidariser en partie de certaines idées qu’il choisit pourtant de reconduire dans son texte : « Ce n’est pas (dit-on) le même retrait de réalité[45] ». L’incise est placée entre parenthèses, ce qui renforce auprès du lecteur l’impression que la voix de Barthes ne fait qu’intervenir subrepticement à l’intérieur d’un discours rapporté dont il se distingue avec incertitude, dans l’expression d’une pesée critique. Ce passage s’oppose à d’autres fragments où Barthes semble adhérer pleinement au discours qu’il relaie ou à la validité des concepts qu’il emprunte, dans une forme de fusion des voix.

Cela tend à confirmer l’hypothèse d’une existence de différents niveaux d’intertextualité dans les Fragments, selon le degré d’adhésion de l’auteur aux idées qu’il reprend. Certaines d’entre elles semblent ainsi avoir été si bien acquises qu’elles ressurgissent dans son analyse par réminiscence, presque inconsciemment, comme c’est le cas de la figure « Cacher », très proche du texte lacanien sans pour autant qu’il en soit fait mention dans la manchette, comme le rappelle Thomas Vauterin :

En fait, la situation présente dans « Cacher » est à ce point parallèle à la problématique développée par Lacan dans « Le Séminaire sur La lettre volée » qu’il est impensable que Barthes n’en ait pas une connaissance approfondie : « Je vois l’autre d’un double regard, tantôt je le vois comme objet, tantôt je le vois comme sujet ; j’hésite entre la tyrannie et l’oblation ». Moins qu’une relation sado-masochiste impliquée dans la tyrannie et l’oblation, c’est tout le thème posé par Lacan du degré d’objectivation auquel on peut soumettre autrui. Peut-être y aurait-il derrière l’intertextualité manifeste de la structure citationnelle une autre intertextualité, plus profonde, qui serait alors le signe d’une écriture moins naïve qu’on ne le croit[46].

Les Fragments d’un discours amoureux sont innervés par les motifs et le lexique de la psychanalyse : cette référence nombreuse, distante mais renouvelée, porte la marque des doutes théoriques de Barthes au sujet de l’auctorialité et de l’autorité des discours. La science analytique est utilisée dans le cadre d’une fiction qui ne prétend ni à la rigueur ni à l’exactitude : « Nous n’essayons pas de produire un discours analytique mais plutôt un discours qui s’offre à la psychanalyse[47] », formule qui révèle les hésitations de l’auteur, puisque celui-ci déclare en même temps que la psychanalyse est la psychologie de l’amoureux, en tant que sujet pris dans la modernité. En se réappropriant les concepts fondamentaux de ce champ doctrinal, l’auteur utilise paradoxalement la psychanalyse à l’intérieur du discours amoureux pour sauver le sentiment amoureux et le registre de l’imaginaire face au dénigrement lacanien, et pour sauver inversement la psychanalyse, investie dans une énonciation nouvelle et soustraite à l’ordre indifférent de la science. Ce geste citationnel vise un double objectif : d’abord, faire en sorte que la psychanalyse puisse « décorer » le sentiment amoureux, plutôt que le « détruire[48] », en la convoquant comme une topique à inquiéter, comme une « fiction » entendue sans qu’elle soit nécessairement « crédible ». Ensuite, et ce serait là la morale des Fragments, affirmer la force du discours amoureux contre les systèmes qui lui font violence : « Il ne faut pas se laisser impressionner par les dépréciations dont le sentiment amoureux est l’objet. Il faut affirmer. Il faut oser. Oser aimer…[49] ».


    notes
  1. Cela vaut pour les Fragments d’un discours amoureux (1977), La Chambre claire (1980) et le Journal de deuil (publié en 2009).
  2. Roland Barthes, « La Mort de l’auteur », Paris, Mantéia, n° 5, 1968.
  3. « L’intertexte est un champ général de formules anonymes, dont l’origine est rarement repérable, de citations inconscientes ou automatiques, données sans guillemets. Épistémologiquement, le concept d’intertexte est ce qui apporte à la théorie du texte le volume de la socialité : non selon la voie d’une filiation repérable, d’une imitation consciente, mais selon celle d’une dissémination […] », Roland Barthes, « Texte » (Théorie du) Encyclopedia Universalis, t. XV, 1968, 1013-1017
  4. Id., p. 5.
  5. Tiphaine Samoyault, Roland Barthes, Paris, Seuil, coll. « Seuil biographie », 2015, p. 623.
  6. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977, p. 12.
  7. Tiphaine Samoyault, Roland Barthes, op. cit., p. 623.
  8. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, op. cit., p. 7.
  9. Nous citons ici l’entretien que Roland Barthes avait accordé à Jacques Henric, en avril 1977, à l’occasion de la parution de l’ouvrage. Roland Barthes, Œuvres complètes, V, 1977-1980 (nouvelle édition revue, corrigée et présentée par Éric Marty), Paris, Seuil, 2002, p. 403.
  10. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, op. cit., p. 7.
  11. Roland Barthes, Le Discours amoureux. Séminaire à l’École pratique des hautes études (1974-1976), Paris, Seuil (coll. « Traces écrites »), 2007, p. 384-385.
  12. Roland Barthes, Œuvres complètes V, 1977-1980, op. cit. p. 403.
  13. Id., p. 406.
  14. Id., p. 403.
  15. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, op. cit., p. 12.
  16. Id., p. 149.
  17. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, op. cit., p. 132.
  18. Roland Barthes, Le Discours amoureux. Séminaire à l’École pratique des hautes études (1974-1976), op. cit. p. 535.
  19. Id., p. 148.
  20. Id., p. 111.
  21. Id., p. 172.
  22. Ibid.
  23. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, op. cit., p. 189.
  24. Id., p. 50.
  25. Id., p. 187.
  26. La formule d’un « montage » des citations, au sens cinématographique du terme, apparaît dans l’introduction des Fragments d’un discours amoureux, page 12.
  27. Id., p. 254.
  28. Roland Barthes, Œuvres complètes V, 1977-1980, op. cit. p. 377.
  29. Tiphaine Samoyault, Roland Barthes, op. cit., p. 624.
  30. Éric Marty, Roland Barthes. Le métier d’écrire, Seuil, Paris, 2006, p. 197.
  31. Adrien Chassain, « Imaginaire », notice du Dictionnaire Barthes à paraître.
  32. Roland Barthes, Œuvres complètes V, 1977-1980, op. cit. p. 377.
  33. Éric Marty, Roland Barthes : le métier d’écrire, op. cit., p. 198.
  34. Ibid., p. 217.
  35. Id., p. 218.
  36. Ibid.
  37. Ibid.
  38. Nous empruntons cette formule à Raoul Delemazure, qui a travaillé sur le « geste intertextuel dans l’œuvre de Georges Perec » : https://classiques-garnier.com/une-vie-dans-les-mots-des-autres-le-geste-intertextuel-dans-l-oeuvre-de-georges-perec.html.
  39. Tiphaine Samoyault, Roland Barthes, op. cit., p. 624.
  40. Roland Barthes, Œuvres complètes V, 1977-1980, op. cit. p. 378.
  41. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, op. cit., p. 205.
  42. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, op. cit., p. 207.
  43. Roland Barthes, Œuvres complètes V, 1977-1980, op. cit. p. 378.
  44. Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, op. cit., p. 106.
  45. Thomas Vauterin, « Impossibilité et écriture dans Fragments d’un discours amoureux », dans Littératures. Fictions du savoir à la Renaissance, n°47, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2002.
  46. Roland Barthes, Le Discours amoureux. Séminaire à l’École pratique des hautes études (1974-1976), op. cit. p. 58.
  47. Barthes déclare ainsi, dans la figure « Comprendre » : « S’il était demandé à la psychanalyse non pas de détruire la force (pas même de la corriger ou de la diriger) mais seulement de la décorer, en artiste ? Imaginons que la science des lapsus découvre un jour son propre lapsus, et ce que ce lapsus soit : une forme nouvelle, inouïe, de la conscience ? », dans Fragments d’un discours amoureux, op. cit., p. 73.
  48. Roland Barthes, Œuvres complètes V, 1977-1980, op. cit. p. 417.